mardi 31 juillet 2012

La loi de Murphy

J'ai des patients insupportables. Pris à l'unité ça passerait tout seul mais dans la globalité d'une journée, ils remettent toute mon organisation en question. Généralement on perd autant de temps à essayer de convaincre du bon choix thérapeutique qu'à attendre qu'ils se décident.

Ils veulent parler mais n'écoutent pas ce que j'ai à leur dire. Puis il reste 5 minutes pour faire un soin (et je ne suis pas une machine).

Ils veulent des choses qu'ils ne veulent pas payer (des implants à la place d'une prothèse amovible).

Ils veulent des choses qu'ils ne veulent pas payer mais ne veulent pas entendre qu'il y a plus urgent  (le cas du "je veux blanchir mes dents" alors que la moitié de la bouche est cariée).

Ils veulent qu'on les prenne toute de suite maintenant mais arrive en retard à leur rendez-vous.

Ils appellent pour une urgence, "j'ai mal" (sésame magique) mais ne sont disponibles à aucun des horaires proposés.

Ils viennent au rendez-vous mais ne veulent rien faire puis au moment de payer la consultation s'écrient "mais on a rien fait !".

Ils viennent en retard systématiquement, m'empêchant de commencer le moindre soin et s'étonnent que ça n'avance pas

Ils me font perdre du temps en les attendant au lieu de prendre quelqu'un d'autre en urgence, puis quand ils arrivent ne comprennent pas "qu'après l'heure ce n'est plus l'heure".

Ils dégueulassent les toilettes à chacun de leur passage, laissant le papier par terre, l'eau couler, la cuvette sale.

Ils viennent dans la salle d'attente avec de la nourriture, des frites macdo qui embaument bien la graisse,  du maïs cuit croqué par le bébé qui en met partout.

Ils répondent à leur téléphone pendant le soin, ou laisse la sonnerie à volume maximum, chanson pourrie si possible pour que tout le monde en profite.

Ils sont bien habillés mais ne se lavent pas et donc puent des cheveux, de la bouche, du corps entier.

Ils veulent qu'on prennent toute la famille en consultation sur un rendez-vous de 30 minutes.

Parfois c'est juste un petit garçon de 4 ans qui a décidé de crier et de m'empêcher d'obturer sa cavité alors qu'il n'a rien dit quand j'ai nettoyé la carie. Petit garçon qui non seulement me fera perdre mon temps, celui de sa mère, celui de la patiente d'après qui attend en salle d'attente.

Parfois ils sont juste un peu énnervants mais tombent au mauvais moment, la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Le patient avant un patient qu'on a pas envie de prendre en retard, celui qui passe après un énervé, celui qui passe une après-midi comme aujourd'hui où l'assistante a pris un congé exceptionnel où le téléphone n'arrête pas de sonner et le pauvre dentiste essaie de tout faire à la fois.


dimanche 22 juillet 2012

A quoi pense votre dentiste pendant votre traitement canalaire ?

Le traitement canalaire communément appelé "dévitalisation" est loin d'être une partie de plaisir; pourtant il occupe une grande partie de l'emploi du temps normal d'un dentiste (je précise normal vu que dans le cabinet A ...). Malgré mes réticences et mon envie permanente de conserver au maximum une dent vivante (surtout une dent de sagesse ...), certains de mes patients pensent que je prends un malin plaisir à "tomber dans la pulpe" quand je nettoie la carie de leur dent et qu'elle est trop proche de le pulpe. Une fois le sort de la pulpe fixé (extermination) reste au patient de revenir et au dentiste de travailler.


Traitement canalaire par Demodentaire


Les longues séances sans bruit laissent toujours du temps à mon esprit de divaguer.

-C'est quand même mieux de travailler sous digue, au moins cette satanée langue vit sa vie, et moi je travaille tranquillement à côté sans me soucier de la salive ou de la contamination bactérienne. Quel plaisir de ne plus avoir à demander au patient de garder la bouche ouverte ...

- Je me dis que quand même c'est un acte hautement érotique. Rien que le mot "pénétrer" dans la pulpe. Au premier passage quand on fait l'effraction dans la pulpe un point de sang apparaît. Puis on passe les limes et racleurs  de diamètre croissant et le canal s'élargit jusqu'à pouvoir y placer un cône de gros calibre pour l'obturer.

- Je regarde par la fenêtre pour observer la vie du quartier, contempler le temps pourri, regarder si les bancs sont occupés, si le scooter du dealer est là. Je regarde ce qu'ils font, à quelle heure ils arrivent; jamais le matin. J'observe qui leur dit bonjour, qui s'arrête, qui reste avec eux. Je me demande où ils se réfugient quand il pleut, ou seront-ils cet hiver quand il gèlera. Je regarde les patients suivants arriver ou ceux d'avant partir.

- J'écoute les notes du piano qui émanent d'un des étages, elles me bercent.

- Je pense à mon programme de la journée, au patient d'après, au patient d'avant, au métro du soir, de la gamelle du lendemain, du besoin d'acheter du pain ou de faire les courses, à cette envie d'aller courir.

- Je pense à mon siège et à ma position en me disant que j'ai mal au dos et on est que mardi. Je pense à mon amoureux qui m'a dit ce week-end qu'il m'achèterait une selle parce qu'il ne veut pas que je souffre.

- Je pense à mes futures vacances, aux inscriptions pour les courses de septembre, à l'administratif.

Et puis vient le moment de prendre la radio, me rappeler que derrière cette digue et cette dent se cache un patient (qui s'est endormi parfois) et enfin je brise le silence et tais mes pensées.


vendredi 13 juillet 2012

Ich habe gekündigt ...

Quand j'étais au lycée (une autre décennie, voire même un autre siècle), je faisais allemand première langue (ce qui explique que les seules phrases connues en espagnol sont beber, comer, playa ou encore apprises chez Almodovar). Et un texte m'avait marquée (j'avais du faire une explication improvisée à l'oral); une fille qui racontait qu'elle avait démissionné. Et en gros elle le faisait souvent. Du coup j'ai pensé à moi; à mes 5 collaborations et 4 conseils de l'ordre différents en 3 ans d'exercice.

Si on pouvait relier cette instabilité à mon parcours sentimental normalement je devrais me fixer pour de bon maintenant (vu qu'après avoir emballé pas mal de crapauds, y a un qui s'est transformé en prince). J'avais ce texte lu il y a plus de 10 ans quand j'ai donné ma démission au cabinet parisien le mois dernier. Démission prête dans ma tête depuis un moment vu la balance plus que négative en faveur des contre. Je me suis remémorée les entretiens passés au printemps, et leur besoin de savoir pourquoi j'avais changé si souvent.

Ce n'était pas par pur plaisir (vive l'angoisse de remettre tout à jour au niveau administratif), j'ai été bien et eu des activités intéressantes à des endroits où je ne me voyais pas vieillir (1er et 3ème job), puis eu ces périodes de chômage technique où j'ai pu finir mon tricot au cabinet tellement je m'ennuyais (4 ème et 5ème job). Un coup sur deux en somme. Donc là si je déménage pour x raisons, je sais que je vais galèrer. Autant dire que tant qu'il n'y aura pas un problème grave (pour ne pas me porter la guigne comme dirait l'assistante je le nommerais pas), je reste.

Surtout que la dame de l'URSSAF qui est partie en vacances va me tuer quand elle va apprendre que j'ai réussi à faire un changement alors que le dossier n'était toujours pas enregistré à Paris. J'ai ainsi décidé de payer mon URSSAF de 2010, 2011 et 2012 à Paris; sinon vive le rattrapage en 2013 (peut-être que c'est la solution pour ne jamais payer d'URSSAF, profiter de la lenteur de leur mise à jour et se radier dès qu'on sent que c'est bon ?). Bien sûr je suis plus d'honnête, j'ai supplié les genoux à terre, la dame de mon ancienne province un jour de septembre en 2010 pour qu'elle me créé mon dossier. Inutile de dire que ça n'a pas marché. 

Promis quand je recevrais les 15 lettres de cotisations de retard je prendrais une photo ...

Ce qui va me manquer dans le cabinet A ce sont surtout le quartier et les commerces environnants, l'impression d'être dans un mini-village, avoir le choix d'où déjeuner (et de quoi surtout), choix des coiffeurs, pharmacies, à quelques pas de magasins sympas. Tout le contraire du cabinet B qui est situé dans un quartier où à part une superette et une boulangerie il n'y a rien d'autre. 

vendredi 6 juillet 2012

Victoria

Victoria est une petite pas facile à cerner. Elle me rappelle la fille d'une amie russe, parce qu'elle a le même âge et qu'elles sont étrangères dans ce pays. Elle est souriante et joyeuse, parle beaucoup sauf quand il s'agit de monter sur le fauteuil pour me montrer ses dents. Elle sait qu'elle a des caries mais sa maman lui a dit "piqûre" donc elle pleure beaucoup. En plus elle est AME (= Aide Médicale d'Etat) c'est à dire que dans ce cabinet A flambant neuf mais sans lecteur de carte vitale (les "riches" s'en fichent apparemment d'envoyer les feuilles et attendre pour être remboursés), je ne serais payée que quand la sécu traitera les feuilles de soins (et avec un peu de chance le numéro de la carte sera erroné). Je me suis demandé comment elle était arrivée là, elle vient de l'autre bout de Paris. La mère était contente que je l'accepte. Dans les beaux quartiers, les CMU et les AME ne sont pas souvent reçus.

Bref la petite commence à pleurer et je n'ai aucune patience donc j'installe la mère à sa place, elle prend le siège à côté de moi pour regarder (et vérifier que je ne tue pas sa mère). Elle rigole, je lui fait une panoramique, puis elle me laisse regarder ses dents. Mais ne veux pas faire de soin. Comme à ce stade, je suis fatiguée, je redonne un rendez-vous et la préviens que la prochaine fois "à l'attaque".

Second rendez-vous, elle se met à pleurer direct. "J'aime pas le dentiste" (C'est pas ce que tu disais quand tu tripotais mes aspirations). "J'aime pas les piqûres" (Pourquoi sa mère lui a dit ça ? Je parle toujours de stylo magique). "J'ai pas envie" (Soigne l'indigent qu'il disait). "J'ai jamais eu de piqûres dans la bouche, je sais pas comment ça fait" (Le meilleur moyen c'est d'essayer non ?).
Donc je commence par la maman qui elle est plus que prête à avoir 2 belles dents toutes neuves. Revient le moment douloureux d'installer la petite au fauteuil. Qui pleure à s'en étouffer. La mère me regarde en me disant "pas parler, pommade pommade". J'en suis encore à négocier car dans le cabinet A personne ne pleure. Je mets la pommade une première fois. Pleurs. Deuxième fois. Pleurs ininterrompus. Je demande à la mère de sortir, elle reste (paie ton autorité). Je prends ma voix de méchante. En rappelant que c'est moi qui décide, qu'on doit m'obéir. Qu'on est pas dans un cirque. A ce stade, elle continue. Je me tourne vers la mère et je lui dit que je n'ai plus de temps et que j'arrête. Là elle regarde sa fille en pleurant. Elle lui dit jenesaisquoi en russe. Puis me supplie. "S'il vous plaît, s'il vous plaît". Comme je ne suis pas un monstre (là à ce stade voir la mère pleurer m'a fendu le coeur), j'ai remis la pommade une troisième fois. Toujours des pleurs mais la mère bien décidé à soulager sa fille la tenait. J'ai fait l'anesthèsie avec mon "stylo magique".Je commence à enlever la carie avec ma turbine. Silence aspi pendant 2 secondes puis "j'ai mal". "Je suis petite moi". Il était '53, ma patiente attendait en salle d'attente alors j'ai relevé le fauteuil. La mère m'a reproché de n'avoir rien fait "on a fait la piqûre et rien d'autre". Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas la garder indéfiniment. (Surtout que dans n'importe quel autre cabinet, elle aurait viré dans les 20 premières minutes). Elle a tout de même esquissé un "Merci !" après le maintien du rendez-vous du samedi matin 9h "je ne me lève pas pour rien" (un peu dégueulasse certes mais se lever un samedi pour entendre un enfant pleurer et ne pas faire de soin donc ne pas être rentable non merci).

Troisième rendez-vous, le samedi matin donc. J'avais prévenu l'assistante. Le plan d'attaque; elle m'aide avec la petite pour la tenir (méthode de guerre on y va de force) et la mère reste en salle d'attente. En réalité ce qui s'est passé; la mère voulait rester en salle d'attente mais du coup sa fille ne voulait pas venir, donc elle l'a accompagné pour le stylo magique ... pour ne jamais repartir. Cette fois-là, la petite a pleuré (pourquoi j'ai pas donné de l'atarax ? ) mais n'a pas bougé, j'ai pu faire l'anesthésie (pardon le stylo magique) puis le soin (pulpotomie pour les intimes). J'ai eu droit à un "je savais pas que ça faisait pas mal". La petite voulait savoir si elle avait "été sage", la fois d'avant elle n'en avait pas dormi que je lui dise qu'elle me faisait perdre mon temps. Au moins certaines valeurs ne se perdent pas.

Quatrième rendez-vous, je leur faisais une fleur, l'AME était terminée (en voie de renouvellement), j'ai accepté de les prendre et de post-dater les soins. Elles arrivent 36 minutes en retard. Forcément je suis pas contente (si j'avais su j'aurais gardé la patiente précédente). Je leur explique que c'est la porte. La mère me dit que sa fille a rendez-vous après (et donc qu'elle est en avance pour elle) puis me regarde avec ses yeux de chats tristes "elle va encore avoir mal si on les soigne pas". Donc je les prends mais en colère. "Mais si elle pleure, j'arrête tout de suite". Elle n'a jamais pu pleuré. Limite elle rigolait. Limite elle était bien. Tellement bien que j'ai fini "tout le haut" pour être tranquille. Et que je leur ai dit de repasser quand la carte sera renouvelée. Comme la fois précédente j'ai eu le droit à un grand "merci" (on en reçoit jamais assez).

Ce qui est beau avec les soins "gratuits" (à savoir quand t'es payée 3 mois après), c'est que tu soignes avec ton coeur. Et que la satisfaction n'est pas pécuniaire mais juste le bonheur d'avoir aidé quelqu'un.
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