mercredi 24 avril 2013

Deep breath

Je suis très souvent énervée. 

Enervée par un patient qui arrive en retard et qui m'explique que c'est de ma faute, que le rendez-vous était trop tôt (alors que je propose toujours différentes options). Choquée par les patients ou leurs enfants qui laissent les toilettes dans un état déplorable. Dépitée face aux enfants qui mangent en salle d'attente et dont les parents ne nettoient pas derrière. Excédée face à ceux qui déchiquettent les magazines et les laissent en l'état par terre. Blasée face à celui qui arrive systématiquement en retard sans s'excuser (pas assez pour que je reporte le rendez-vous mais juste assez pour que je sois obligée de me dépêcher). En colère contre ceux qui me prennent pour une conne.

Face à ce genre de situation il existe 2 réactions, soit montrer son mécontentement soit se taire et laisser couler. La deuxième option n'apportera aucun soulagement, le patient continuera dans sa voie et le ressentiment finira par nous empêcher de travailler correctement. La première est préférable. Mais comment exprimer son désaccord tout en restant polie, en évitant la violence verbale ou physique, en restant mesurée mais ferme ?

Avant j'aurais élevé la voix, et les trémolos seraient arrivés (je crie en pleurant c'est assez pathétique).

Maintenant j'essaie de prendre une grande inspiration, poser ma voix, rester calme. 
Les situations où l'on me crie dessus sont rares mais elles arrivent, et dans ces cas il faut éviter de perdre son sang-froid, ne pas être vulgaire, bien réfléchir aux mots employés pour éviter la surenchère, garder en tête que des patients peuvent être présents en salle d'attente et que dans un combat celui qui gagne n'est pas celui qui se ridiculise, c'est celui qui reste digne, posé, qui apparaît comme sain face à un énergumène emporté par sa folie passagère.

Il y a aussi tous ces moments où je suis seule au cabinet sans assistante, sans mon titulaire et que la patient qui se présente à une tête d'allumé ou un regard de pitbull. Ayant fréquenté un collège de "zone" , je ne sais trop bien que pour mener une vie tranquille il faut soit se faire oublier soit être dissuasif en usant de sa force ou de son aura (d'où cette attitude particulière qu'on les jeunes des quartiers sensibles ou délaissés à avoir des têtes de tueur). Ces jeunes se révèlent la plupart polis et respectueux (sauf face aux flics mais ce n'est pas mon problème) du moment qu'on les traite normalement. Mais dans le doute il faut se rappeler que derrière ce masque de dur se cache des années d'incompréhension, d'abandon et que le moindre mot de travers peut-être mal interprété.

Puis il reste tous ces patients stressés, peureux, fatigués de leur journée qui par leur maladresse sociale peuvent être antipathiques ou renforcer le sentiment d'énervement (en étant lent alors qu'on est en retard, en reposant  30 fois la même question après avoir eu la réponse ...) sans le vouloir.

A l'intérieur je bouillonne mais je garde mon poker face, mon masque impassible, une voix douce et monotone pour tenter d'hypnotiser et expliquer tout ce que je vais leur faire (beaucoup d'incompréhension venant de ce sentiment de perdre le contrôle, d'être dominé et la difficulté à lâcher prise en faisant confiance).
J'évite au maximum la douleur en faisant les anesthésies adéquates (la douleur rend nerveux, tendu et exacerbe le ressentiment du patient). Parfois ils ont l'impression que je suis froide (quand j'en vire un du cabinet) alors que j'étais chaleureuse avant (j'essaie de sourire même si on m'énerve).

Mon titulaire pense que j'ai du sang-froid alors que je suis en contrôle permanent. Et finalement c'est le conjoint qui se prend toute la décharge de la journée si il a le malheur de laisser traîner un couteau sale sur la table ...


vendredi 19 avril 2013

Doit-on travailler au quart d'heure ?

Il y a plusieurs types de dentistes mais il y a surtout deux façons d’aménager son emploi du temps.

Il y a ceux qui aiment aller vite et ceux qui aiment prendre leur temps.

Ceux qui ont une assistante au fauteuil et ceux qui se débrouillent tous seuls.

Ceux qui ont 30 minutes à peine pour avaler un déjeuner et ceux qui vont au petit restaurant d'à-côté avec toute leur équipe pour décompresser.

C'est mathématique, si on divise le temps passé avec un patient, on multiplie par deux sa capacité de prise de patients. On passe aisément de 16-17 patients par jour à une trentaine.

Si on accorde cette donnée au besoin de rentabilité, on se rend compte que 4 patients en 1 heure pour faire 200 euros c'est plus simple que 2 patients par heure.

Sauf qu'en réalité, on est plus efficace en travaillant sur de longues plages horaires. Moins d'intervalles entre 2 patients pour le praticien ou/et l'assistante à nettoyer et préparer le fauteuil, moins de temps perdu à chaque réinstallation du nouveau patient, encaissement, prise de rendez-vous, moins d'allers-retours pour ouvrir la porte ...

Certains rendez-vous ne peuvent durer trop longtemps (un détartrage par exemple) mais le but est de rassembler le plus de soins possible pour que le patient rentabilise aussi son temps perdu (son RTT, sa nourrice ...).

Et en plus c'est bénéfique au point de vue moral car on se fatigue moins, on stresse moins, on parle plus au patient et on fait moins d'erreurs.

Le confort personnel peut paraître discutable. Le mieux n'est il pas d'enchaîner les patients ? De pouvoir tous les prendre très vite ?

J'ai eu une titulaire qui ne buvait pas d'eau car elle n'avait pas le temps entre 2 patients. C'est rapide pourtant une pause toilette mais si on considère le temps accordé au soin, au rangement et à la préparation du fauteuil, 15 minutes c'est très court.

Mon rythme est d'un patient toutes les 30 minutes minimum voire des plages beaucoup plus longues en fonction de ce que j'ai à faire. Et mes journées préférées sont celles où je vois très peu de patients, car généralement ce sont des patients qui me sont familiers et je suis beaucoup plus détendue.

Certes  on a souvent une petite patientèle quand on débute, et si  on a pose sa plaque dorée dans une ville sur-dotée  on peut facilement étaler ses plages horaires. Mais il existe aussi ces dentistes débordés qui croulent sur la demande,  dans les campagnes normandes ou autres zones désertiques qui ont des agendas remplis sur 3 mois. La facilité est de prendre tout le monde en 15 minutes.

Personnellement 30 minutes c'est ma tranche de base, si c'est moins je ne fais qu'un contrôle mais pas de soin. Je considère qu'il me faut 15 minutes pour un détartrage correct dans une bouche "normale" (celle qui a vu un dentiste dans les 4 dernières années et qui a une hygiène correcte) mais 15 minutes pleine (donc or installation/nettoyage/encaissement) , et 20 minutes pour faire un soin dans de bonnes conditions.

Je sais qu'en quinze minutes je ne ferais aucun soin de qualité (à part avec une assistante au fauteuil au sur-taquet et une secrétaire pour tout l'administratif). Et généralement les praticiens que j'ai vu travailler de cette façon font de l'abattage. Et ne prennent pas d'enfants à part pour un contrôle. Car soigner un enfant en 15 minutes est antinomique ...

Avec un rendez-vous de 30 minutes, je m'assure 5 minutes de retard du patient (ou de retard/nettoyage  pour moi), 20 minutes de soin et 5 minutes de discussion. Je m'assure ma pause pipi (dérisoire me direz vous mais capital quand on a une alimentation équilibrée).  Et je garde des plages acceptables pour les urgences. Caser une urgence entre 2 patients de 15 minutes, revient à consacrer 10 minutes par patient donc finalement à bâcler 2 soins pour soulager à moitié le 3 ème.

Et puis au vu des un peu moins de 40 années de cotisations avant de prendre ma retraite, j'ai intérêt de me préserver ... 

vendredi 12 avril 2013

Doit on craindre pour notre sécurité dans un cabinet dentaire ?

Avant les soignants en hôpital ou cabinet privé étaient respectés. Personne n'aurait insulté une infirmière, crié sur un médecin voire tenté de les agresser physiquement.

Dorénavant le contrat tacite de respect et d'écoute envers le soignant a volé en éclats. 

X est mécontent d'attendre 2 heures aux urgences, il se permet de faire partager sa haine à tout le service. Certes il est désagréable de patienter, d'autant plus quand on voit le nombre de patients devant soi qui ne diminue pas, mais est-il pour autant utile d'être insolent, menaçant ?

Y ne comprend pas pourquoi on ne le prend plus au cabinet alors qu'il rate systématiquement ses rendez-vous et ne vient qu'en urgences, au dépourvu, mettant l'équipe au pied de la lettre. Criant qu'il veut être pris tout de suite, qu'il n'est pas une bête. A quel moment s'arrête notre devoir de soin ? Doit-on toujours être au service du patient même si il se fout ouvertement de notre travail ?

Z ne veut pas payer sa prothèse et s'enflamme quand il reçoit les lettres de relance de son praticien. 

Ces situations on les vit tous plus ou moins chaque jour. 

Pour avoir vu un reportage sur les urgences de l'hôpital Avicenne de Bobigny (93), je me sens bien contente de ne pas y travailler. Quand je vois la faune qui se croit tout permis, je me dis qu'elle contribue à la désertion médicale de ce département déjà très mal en point. Comment peut-on imaginer motiver de jeunes soignants à venir s'installer dans le département quand on voit la violence qui y règne et dont la blouse blanche n'est même plus une barrière ? Doit-on supporter de se faire insulter, blesser, menacer dans le cadre de son exercice ?
Le pire est que c'est une infime partie de la population qui détruit tout le service médical des autres, qui oblige les familles à aller aux urgences car SOS Médecin ne passe plus dans leurs communes, qui incite certains à abandonner l'idée de se faire soigner car le médecin est trop loin ou ne se déplace plus en visite à domicile...

En tant que dentiste on pourrait se sentir protégé. Je me sens plus en insécurité dehors que dans mon cabinet qui est ma seconde maison. Nous ne travaillons que sur rendez-vous donc la liste des patients est connue. La porte ne s'ouvre pas toute seule. Nous sommes dans un immeuble (vu le prix de l'immobilier même en petite couronne ça aurait difficile de faire une maison isolée), avec digicode, caméra (plus pour les voyous du coin qui ne savent pas qu'il y a des dentistes dans le bâtiment), et gardien donc à priori l'entrée principale ne se fait pas comme dans un moulin (contrairement à tous ces cabinets de campagne où la porte n'est jamais verrouillée et tout le monde peut aller et venir). La porte d'entrée du cabinet est sécurisée, on ne peut rentrer si personne n'ouvre à l'intérieur et on a un judas pour vérifier avant.

Bien sûr le soir je m'interroge quand quelqu'un sonne (en bas)  et que je n'attends personne. Généralement je n'ouvre pas, il y a une chance sur deux pour que ce soit un dealer ou son guetteur, ou quelqu'un qui veut attendre au chaud. Tant pis si c'est un patient qui veut un rendez-vous, on a le téléphone après tout et des horaires d'ouverture.

Je me méfie des hommes à casques de moto. Même si j'en ai jamais vu à travers la porte. Et que ça pourrait être les Daft Punk.

Je me rassure en me disant que sur le palier on pourrait m'entendre si je crie la porte ouverte.

Le danger viendrait plus de l'intérieur donc je soigne ma patientèle. Certes je n'ai pas accès à leur casier judiciaire et j'ignore si l'un deux a été condamné pour meurtre ou violence. Dans le doute, je pratique des mesures de sécurité.

Un patient à la fois dans le cabinet, les accompagnants en salle d'attente, seul on est moins fort.

Je reste cordiale, n'hausse pas le ton.

Je n'accepte pas de me faire payer au black, pas de traces, mais le meilleur moyen pour avoir des ennuis.

Je ne propose pas des résultats extraordinaires à des patients dont je sais que leur bouche sera en travaux longtemps, encore moins sur une durée raccourcie. C'est le meilleur moyen pour créer des déceptions donc des reproches, voire une procédure, voire une demande de remboursement ...

Je ne dis rien quand je ne sais pas, je n'avance pas de diagnostic sans être sûre et de pouvoir en apporter la preuve.

D'une manière générale, je reste pessimiste. Au pire j'aurais prévenu et ils auront vu que j'avais raison. Et au mieux, ils penseront que je suis douée et que j'ai réussi l'infaisable.

Et surtout quand je vire un patient du cabinet,je le préviens avant du nombre de chances qu'il lui reste (à chaque retard/absence), je ne mets jamais devant le fait accompli.

Je revois mon énervé, avec le stress qui diminue à chaque séance, ce stress est finalement constructif, il l'évite d'être trop à l'aise avec lui pour ne pas baisser la garde (même si en réel c'est poker face et rien ne transparaît).

Et j'espère que plus aucun dentiste ne se fera tué dans son cabinet peu importe le motif.

vendredi 5 avril 2013

Seul au monde

Attention spoiler, ne pas lire si vous n'avez pas vu le film de Robert Zemeckis. 



J'ai eu le plaisir de revoir Tom Hanks dans Seul au Monde hier. La dernière fois c'était au ciné, je devais être encore ado (je ne savais même pas ce qu'était Fed Ex la honte !). Maintenant je suis une grande fille et je suis surtout dentiste donc certains détails ont attiré mon attention.

Au milieu du côté aventurier, Koh-Lanta/ Man vs Wild avant l'heure se cache un petite morale. Qui vous a peut-être échappée ... Tom Hanks est donc sur son île déserte avec un abcès dentaire qui a l'air bien purulent, avec une douleur difficile à calmer et cette phrase " Moi qui ai toujours fuit les dentistes". (Ou un truc du genre). Là ça fait 4 ans qu'il est sur son île, tout allait bien et il se rappelle qu'il avait une dent cassée depuis le Noël avant son départ et qu'il n'a rien fait (bon pour sa défense, il s'est crashé en avion et c'était pas prévu). Le voilà donc a essayer de se péter la dent avec un patin à glace, acte que le dentiste sadique de Marathon Man n'aurait même pas pratiqué. 

Et après gros crise fou rire pour moi. Tom Hanks revient à la civilisation et il croise un homme (Mr Big pour les intimes) qui lui sort "Bonjour, vous vous souvenez de moi ? Je vous ai dévitalisé une dent il y a 5 ans". "Et en plus j'ai épousé ton ancienne copine". PAF comme disent les jeunes, ça c'est de l'introduction ! Le dentiste n'est plus seulement un mec qui se fait du fric sur votre dos (et construit une belle maison pour ton ex) mais en plus il te pique ta meuf ...

Je ne sais toujours pas si l’abcès est du à un mauvais traitement canalaire ou à l'absence d’étanchéité suite au soin et à la dent qui s'est fracturée toute seule. J'opte pour la  deuxième solution ...

Alors comme on n'est jamais trop prudent, consultez votre dentiste ...

mardi 2 avril 2013

Message personnel

Autant ma boîte mail reste ouverte toute la journée, autant mon téléphone portable reste au fond de mon sac, lui-même au fond d'un placard au fond d'un couloir.

Je ne sais pas si c'est courant. Je connais des personnes qui ont leur smartphone direct dans leur poche de blouse, sur le bureau, dans un tiroir  à portée de main ...

Je connais aussi des praticiens qui répondent à une conversation privée pendant le soin (déjà que j'ai du mal à prendre une conversation professionnelle ...). Le patient doit se sentir très choyé dans ces moments-là !

N'ai-je pas peur de passer à côté d'une information capitale ?  De ne pas être joignable ? (d'autant que mes proches ne connaissent pas le numéro du cabinet car je ne suis pas foutue de mémoriser un numéro de téléphone maintenant que les répertoires existent) (non mais la honte à chaque fois à l'URSSAF ou à la CPAM quand je dois leur avouer).

La réponse est simple, en cas d'urgences le mieux est de m'envoyer un mail qui sera lu à coup sûr dans les 2 heures (ça prend 2 minutes maxi entre 2 patients). Les très proches l'ont bien compris, d'autant qu'eux-mêmes ne répondent pas au téléphone durant leurs activités.

Certains ne comprennent pas pourquoi dans ce cas je ne coupe pas totalement mon téléphone au lieu de le mettre sous silencieux (peut-être parce que ça m'use en fin de journée d'attendre 3 minutes pour avoir mes messages, ou est-ce par relents d'une ex-relation où je le scrutais pour avoir un signe de vie ?).

De toute façon il est tellement au fond de son placard qu'on le l'entend pas vibrer.

D'ailleurs, pourquoi mon patient devrait éteindre son téléphone ou ne pas y répondre si je ne fais pas de même ? 

A mon sens c'est une question de respect de se consacrer à son patient et d'appliquer les mêmes règles qu'on lui applique à lui (ça marche aussi pour le retard).

De plus les personnes qui appellent en journée le font rarement pour l'urgence, parfois c'est une tante qui a oublié qu'on avait une occupation entre 8 et 20h (= le travail), d'autres fois un ami qui s'ennuie au travail et veut juste parler à n'importe qui de n'importe quoi (=facebook est ton ami).

Rien de constructif en somme et mon temps en journée est précieux (en soirée aussi remarquez).






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