vendredi 31 mai 2013

L'interprète

Avant j'avais en horreur les patients qui venaient en meute à leur rendez-vous, comme si il fallait ramener tous ses enfants et la grand-mère (alors que la grand-mère aurait pu garder les enfants tranquillement à la maison par exemple).  J'ai toujours trouvé ce pèlerinage familial perturbant (la peur du nombre ?).

Puis j'ai changé de région (et d'ambiance) et j'ai découvert de nouveaux patients qui ne parlent pas un mot de français. Ou qui ne comprennent pas des phrases entières du moins.

Et là j'ai du réviser mes positions. Certes c'est très embêtant de passer le soin avec une tierce personne qui nous scrute (l'accompagnant prend rarement de la lecture ou de quoi se distraire, généralement il fixe ou surveille, ce qui est loin d'être évident), mais il faut bien avouer qu'expliquer à quelqu'un qui ne parle pas notre langue ce qu'on va lui faire ou ce qu'il a est très ennuyant.

Je pourrais faire des soins sans parler il est vrai, mais ce n'est pas dans ma nature.

Ma blague préférée est que je devrais me mettre au mandarin mais vu le nombre de dialectes chinois je ne suis pas sûre qu'ils le parlent tous. En attendant de maîtriser toutes les langues de l'Est européen à l'Asie, je me contente des traducteurs de fortune.

Parfois ils viennent seuls et j'ai le droit à de grands moments de solitude puis la fille me rappelle pour savoir ce que j'ai raconté, ou vérifier l'ordonnance, pour exprimer les doutes ou craintes.

Suivant les familles, c'est parfois uniquement les jeunes enfants qui parlent français et là encore on tient des dialogues surréalistes à des enfants de 8 ans pour que la grande-soeur explique à la petite de 5 ans et sa mère au passage ce que je dois faire.

Parfois (rarement) je fais des consultations en anglais, dont une avec une petite de 8 ou 9 ans qui arrivait de Colombie.

Je sais que certains confrères exècrent ces patients, d'autres en profitent pour rester en position paternaliste dominante et ne pas chercher à avoir ni consentement éclairé ni accord.

Généralement ce ne sont pas les patients les plus embêtants car ils n'osent pas s'exprimer mais c'est usant de répéter certaines indications 10 fois, de penser avoir été comprise et se rendre compte qu'on aurait pu leur demander n'importe quoi ils auraient répondu oui.

Il serait bien riche l'éditeur qui publierait un dictionnaire imagé de chaque acte courant ! En attendant je crayonne ...

vendredi 24 mai 2013

Passer du côté obscur

Je me rappellerais toujours de ce jour où en TP nous nous étions dirigés sans réfléchir vers les microscopes du côté gauche et que le chargé de TP nous avait dit "c'est drôle, mais vous verrez dans 10 ans vous serez tous à droite". Certes il est vrai qu'il ne s'était pas trompé. Mais peu importe les orientations politiques, ce qui me choque ce sont les changements d'idéaux. 

Certains de mes confrères, la plupart d'ailleurs viennent de milieux aisés, avec souvent un parent ou plusieurs dans le milieu médical. Ceux-là ont baigné dans ce monde depuis la naissance, ils savent ce que c'est de gagner sa vie, d'en profiter, d'épargner ... Ceux-là je ne les blâme pas, ils veulent juste reproduire la vie qu'ils ont eu pour leur future famille .

Puis il y a ceux qui viennent d'un milieu populaire, qui ont galèré pour payer leur appart, qui ont jonglé avec leurs bourses, bavé sur les "nantis" en voyant leurs superbes voitures sur le parking de la fac alors qu'on avait que 20 ans. Malheureusement quand toute la famille reporte son envie de réussite, on finit par avoir l'envie ou la niaque du "nouveau riche". C'est à dire vouloir tout tout de suite, posséder et le montrer, gagner de l'agent et le revendiquer quitte à être ostentatoire. Quitte à être ridicule à pavaner avec une audi A1. Bien sûr tous ne sont pas obsédés par l'argent mais c'est une minorité.

Gagner sa vie quand on le fait honnêtement à la sueur de la turbine je ne suis pas contre, c'est mon crédo. (Ça et bien manger).

Par contre quand on propose des devis qu'on ne proposerait pas à sa propre famille, je trouve cela dégueulasse. J'ai en souvenir des conversations avec des collègues qui se fixaient des objectifs de chiffre d'affaire pour des remplacements, tels des commerciaux de darty, ils parlaient de vendre x couronnes, x inlays-onlyas ... Bien entendu les objectifs étaient établis avant d'avoir vu l'emploi du temps ou les patients. 

Je sais qu'une partie de mes confrères n'en seront pas choqués, pour être rentables les soins conservateurs ne sont pas suffisants, si on ne fait pas de prothèse on est déficitaires. Mais en proposer quand l'indication ne se pose pas est malhonnête et considéré comme du sur-traitement.

Quand on est soignant, notre devoir est de soigner, ensuite on pense à comment payer le matos/l'assistante et en dernier on devrait penser à changer de voiture.

Certains  trient leur patientèle d'une manière simple,  le plan de traitement global. Un patient vient pour une rage de dent, on le soulage mais on lui dit que la dent ne sera dévitalisée que si la couronne est réalisée, et les autres soins devront également attendre. Certes il est peu rentable de ne faire que des soins mais cela suppose qu'on ne soigne que ceux qui en ont les moyens  (ou qui souscrivent à un crédit revolving). Le reste des patients, va voir nous les pauvres couillons qui acceptons tout le monde.

J'ai juste envie de leur dire, "n'oublie pas d'où tu viens". Soigne tes patients comme tu aimerais qu'on soigne tes parents.

jeudi 16 mai 2013

Empathie

Le maître mot de tout soignant, l'empathie ou faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui, de percevoir ce qu'il ressent. (Larousse).  

Ce qui ne signifie pas pleurer avec le patient si il te raconte ses dernières nuits sans sommeil à cause de sa rage de dent, mais comprendre qu'il a besoin d'être soulagé (sauf si c'est quelqu'un qui a raté ses derniers rendez-vous).

Souvent j'ai un allumé qui me dit que je ne peux pas comprendre, que je n'ai jamais eu mal comme ça, que c'est facile pour moi, et que limite "il faudrait que vous ayez mal pour comprendre". Heureusement qu'on ne demande pas à tous les soignants de faire l'expérience de toutes les douleurs et tous les maux qu'ils devront soigner, sinon ce serait un carnage. 

Surtout que j'en ai de l'empathie. Sans verser dans le côté obscur, (celui où tu te mets tellement à la place du patient que tu en fais trop pour lui), je suis beaucoup plus tendue quand je sens que mon patient a mal, je commence à avoir des fourmillements dans le bras, ou un léger frisson avec cette envie de me gratter (comme une vague de stress en somme). Cela m'arrive peu, mais les rares fois je pourrais presque pleurer avec le patient.

C'est aussi pour cette raison que je ne fais plus crier les enfants. A la fac c'était sympa d'être à 6 pour le tenir, mais en cabinet on perd beaucoup plus d'énergie. Un enfant qui pleure alors que je ne lui fais aucun mal, je n'ai pas envie, surtout quand je sais que je vais devoir le voir 5 fois dans ces conditions. C'est éprouvant pour lui, pour ses parents, pour la salle d'attente, mais aussi pour moi qui me remet en question, qui doute, qui ne sais plus ...

Tout ça c'était AVANT. Avant un évènement malheureux de ma vie personnelle qui m'a conduite aux urgences. Cette fois-ci j'étais la patiente vulnérable et je ne maîtrisais rien. Je ne contrôlais pas le débit de parole de l'interne, de tous les conseils et données qu'elle m'assénait. J'étais là , encore dans le déni du problème exact. Je voulais pleurer, mais limite je me sentais conne tellement j'avais l'impression que rien ne la touchait. Et j'ai compris. 

Je me suis dite, elle fait son boulot, j'aurais certainement annoncé la chose de la même manière, surtout le "je baisse ma voix" pour annoncer la mauvaise nouvelle.

Elle débite ses données car c'est le protocole qu'elle a appris par coeur et qu'elle récite 5 fois par jour parce que c'est fréquent et banal pour elle.

Moi je ne comprends pas parce que je suis une personne singulière, que le problème est nouveau pour moi et qu'il faut que je le digère avant de penser à la suite mais pour elle je ne suis qu'un numéro.

Après cela j'ai décidé de changer un peu la manière d'annoncer des trucs graves à mes patients.

Par chose grave, j'entends plus des dents à extraire pour cause de grosse infections que des morts imminentes/cancers ... Parce qu'à part Serge, ce sont rarement des nouvelles atroces. Sauf bien sûr si on pense à l'aspect financier, psychologique ... (enlever toutes les dents même si ce ne sont que des moignons, pour passer à une prothèse amovible par exemple).

Je ne dis pas qu'on doit fournir les mouchoirs, mais peut-être mieux expliquer ce que ça signifie avant de passer en mode automatique et fournir trop de détails. Souvent le patient s'est arrêté au problème et a éteint son cerveau après, fermé ses oreilles et reste dans son déni le temps de s'habituer à l'idée.

Comme rien ne presse je temporise et laisse le patient revenir vers moi quand il aura pris sa décision (même si je sais qu'à ce moment-là la clarté sera revenue et qu'il aura choisi la bonne voie).

L'empathie c'est aussi laisser le patient faire la moitié du chemin vers nous et le laisser tranquille si il n'est pas prêt.

samedi 11 mai 2013

Je suis en retard parce que j'ai eu du mal à trouver le cabinet.

En première position des excuses pour un retard, j'entends ce fameux "le cabinet est dur à trouver". 

Qu'on me dise qu'on ne trouve pas où faire un créneau je comprends, parce que moi-même quand j'arrive à 8h30 (à pied) je ne vois pas où j'aurais pu me garer. J'ai vite exclu d’utiliser des places interdites ou plus ou moins réservées (là où les guetteurs guettent), et puis le métro c'est tellement plus convivial !

Bref, apparemment notre cabinet est introuvable.

Moi-même quand je suis venue pour la première fois pour mon entretien, je débarquais du métro dans cette ville inconnue. J'avais certes un plan de Paris (et petite couronne) mais surtout mon cerveau activé. J'ai peut-être mis 5 minutes de plus que tous les jours depuis mais je n'ai pas appelé 15 fois le cabinet pour dire que j'étais perdue.

Je veux dire quand on te dit que tu bosses au 145 rue des petits bois (adresse fictive ne cherchez pas), tu ne t'arrêtes pas au beau milieu de la rue pour dire, "je suis au 42 et je ne vous vois pas".  "Mais continue de marcher !!!".

Puis arrive le moment de trouver la porte d'entrée.  Une dalle incrustée donne le numéro mais apparemment elle est invisible. La porte ne donne pas sur la rue il faut donc contourner le bâtiment. Mais là encore si j'y suis arrivée tout le monde peut le faire.

Je suis méchante me direz vous.

Mais quand on guide le patient au téléphone pendant 15 minutes depuis le métro, on a envie de rigoler. Surtout quand on lui donne tous les repères visuels pour vérifier qu'il est sur la bonne route. ("Vous voyez la poste, puis le bricorama, et le dia ?"). Parfois je les vois de la fenêtre et je leur dis à la twingo vous tournez à gauche ("où ça la twingo ?" ).

En plus la plupart ont un smartphone, qui a donc une application GPS voire plan. No comment.

Je me marre quand on me dit qu'on ne connaît pas le quartier.  Et moi donc ! Et ils font comment pour un entretien d'embauche ? Comment j'ai fait l'an dernier quand j'ai écumé les cabinets pour trouver mon poste ?

Je leur dis qu'ils peuvent repérer le plan voire l'itinéraire avant sur internet (vu qu'ils appellent des pages jaunes). Mais ça ne leur vient pas à l'esprit. Il n'y aurait que les dingues comme moi pour faire ce genre de chose.

Je suis peut-être une des dernières à avoir cette notion de respect de la ponctualité et qui stresse pour que tout roule, quitte à arriver toujours 15 minutes avant.

Ou alors on devrait mettre des fléchages comme pour les cortèges lors des mariages ? 


vendredi 3 mai 2013

La mère et son enfant

Souvent on pense que je déteste les enfants des autres, ou les enfants tout court. Surement parce que je suis nullipare et que je ne me pâme pas devant tous les bébés que je croise. 

Ce qui est faux bien sûr, j'adore les enfants, je me fiche un peu des pleurs, mais je me soucie plus des crises de colère ou de leurs caprices, surtout au sein du cabinet.

Il y a 2 types de parents, ceux qui accompagnent leurs enfants, et qui la plupart du temps me voient en bienfaitrice et ceux qui viennent se faire soigner et qui sont accompagnés de leurs enfants.

Au début ils sont bébés, dorment, gazouillent ou se limitent à la succion de leur sucette pour rester calmes et ça me va.

Puis ils grandissent et on du mal à tenir en place sur la chaise au bureau.

Certains parents prennent leurs dispositions, un rendez-vous à un moment où l'enfant sera gardé par une autre personne (ou un arrêt à la halte-garderie), leur glissent une tablette ou leur smartphone pour les occuper (voire très rare un coloriage ou un livre), ou les laissent à un proche en salle d'attente.

Et d'autres se fichent complètement de savoir ce que va faire leur enfant pendant l'heure (ou la demi-heure) que va durer le soin. 

J'ai une parade, un petit jeu qui intéresse la plupart des 3-6 ans (auquel j'enlève les mini-pièces pour les plus petits). Généralement ils restent sagement installés au bureau en refaisant leur monde et on a du mal à partir après.

Et il y a ce petit dont j'ai oublié le nom, qui me défie à chaque rendez-vous, même du haut de sa taille de Razmoket. 

Il a certainement peur que je tue sa mère et veut la protéger (alors que bon, voilà laisse moi rire).

Ça pourrait être drôle cette instinct de protection. Sauf qu'il est incapable de rester sur la chaise sans vouloir toucher à tout sauf au jeu proposé et qu'il a franchi le paroxysme de ma patience au dernier rendez-vous. En résumé il a touché des boutons de mon fauteuil dont je ne soupçonnais même pas l'existence et a presque éteint celui-ci (je l'ai arrêté à temps).

Autant dire qu'il était difficile de garder un oeil sur mon travail, et sur le nabot qui même à vitesse lente était dur à suivre (va t'il débrancher les ports usb de l'ordi ? va t'il éteindre l'ordi ? va t'il arrêter de toucher à tout ?).

Je l'ai grondé, il a lâché mon fauteuil mais ne s'est pas pour autant assis là où je lui demandais. Et m'a plutôt regardé en pensant "pauvre tâche". 

Je lui prédis un futur assez lucratif dans le quartier, en futur cancre et futur dealer (il a du potentiel), en attendant j'avais surtout envie de le cogner avec mon tiroir (il était juste devant).

Une fois la bouche fermée sa mère n'a même pas prononcé un mot pour s'excuser de son comportement. Je lui ai demandé poliment de trouver une solution pour l'occuper au prochain rendez-vous. 

ET là elle m'a répondu qu'il était à la garderie le matin ("pourquoi tu me l'as pas dit avant ???"), je vais donc rajouter dans son dossier que tant que le petit n'entre pas en maternelle, je ne la prendrais ni le mercredi ni les après-midis ni durant les vacances scolaires.

Oui je sais et après c'est moi la méchante ...
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