vendredi 25 octobre 2013

Low profile

Quand je sors du cabinet le soir, je ne suis plus DrCarie, je suis juste la Sophie qui part prendre son métro. Ça ne me dérange pas de dire bonjour à un patient sur le chemin, mais je ne préfère pas m'étendre si des oreilles indiscrètes passent par là. Non par respect du secret médical (je ne parle jamais de boulot sortie du cabinet, on échange alors que des politesses), mais surtout pour ne pas être repérée. Je veux déambuler tranquillement sans qu'on me colle l'étiquette "c'est elle la dentiste".

Parce que je sais que dans leur tête, je suis une notable (quoiqu'ils ne savent pas ce que ça veut dire), une nantie, celle qui pose des couronnes à 600 euros, qui se fait un fric fou. Mon entourage sait que tout cela n'est pas vrai. D'ailleurs on pleure tous quand on reçoit la régularisation de l'URSSAF. On est tous le riche de quelqu'un, mais plus l'autre est bas, plus le coefficient de richesse paraît élevé. Certes je n'ai pas de soucis à boucler mes fins de mois, mais je ne pars pas non plus à New York tous les quatre matins. Je fais mes courses chez monop' (signe utlime de richesse pour un parisien de choisir de ne pas aller dans les gros hyper situés en périphérie) mais je ne mange pas du homard tous les soirs.

A l'extérieur je suis juste moi, si on me demande ce que je fais je dis d'abord que je suis dans la santé. Et ensuite ça dépend de l'interlocuteur. Mon coiffeur sait, même si je vois qu'il a un peu de mal à y croire (je me donne beaucoup de mal pour ne pas être un stéréotype). La fille du guichet de la mairie mais j'étais obligée de lui dire. Je suis très contente de ne pas travailler dans l'arrondissement où je vis, au moins je suis sûre de maintenir mon anonymat et de marcher comme si j'étais une personne lambda (je suis une personne lambda, mais quand on soigne, notre visage est connu). Mes voisins n'ont toujours pas compris pourquoi certains jours je ne partais pas travailler ou pourquoi le samedi je fais tant de bruit à 7h du mat' (et oui je suis une libérale), pourquoi ils peuvent me croiser en tenue de course à pied ou revenant du marché (vis-elle sur le dos de MrCarie ???) pour 2 h après me voir courir vers le métro.

Par chance MrCarie a fait de longues études donc la plupart de ses relations a un niveau bac équivalent, donc je ne m'oblige pas à cacher la vérité. C'est plus dur avec certains membres de sa famille qui se battent dans leur métier pas trop payé. J'ai envie de leur dire "je ne gagne pas tant que ça vous savez", "d'ailleurs vous voyez on est pas propriétaires, nous". Mais dans leur tête et derrière leur regard, on a l'impression qu'ils pensent (que vous pensez qu'ils pensent) qu'on se croit supérieure parce qu'on a fait un doctorat (enfin juste un troisième cycle, je ne suis pas non plus docteur en université).

Avec la crise le malaise ne va faire que s'accentuer.

Puis un jour j'irais m'exiler à la campagne, dans un hameau de "nantis" et je me sentirais moins incomprise.

En attendant, je fais profil bas.


vendredi 18 octobre 2013

Courir



On me demande souvent comment je fais pour garder la ligne. En réalité, je passe mon temps à courir que ce soit après le temps, le métro, avant la pluie, avant la fermeture de la boulangerie, mais surtout au cabinet.

Lors de mon premier remplacement sans faire de régime j'ai perdu les 3 kg que je voulais perdre depuis plus de 6 mois (avec régime). En un mois c'était réglé. Il faut dire que c'est rare par ici les pauses thé + petits gâteaux donc les tentations ne sont pas les mêmes que quand on joue à domicile.

Mais surtout j'ai des journées fatigantes malgré ma station assise la moitié du temps.

Quand l'assistante n'est pas là (souvent en fin de journée), je suis (ou on est) seul(s). Dans ce cas il faut ouvrir la porte pour vérifier si c'est le coursier du laboratoire de prothèse, le patient suivant, celui qui a vu de la lumière et qui est rentré, celui qui doit repasser pour payer ... 

Dans tous les cas si on a laissé le patient seul sur le fauteuil, il faut se dépêcher d'y retourner (au moins pour qu'il puisse fermer la bouche), finir le composite, enlever le porte-empreinte, finir d'extraire sa dent ... Autant dire que même quelques secondes sont précieuses pour regagner la concentration pour finir correctement le travail commencé et s'assurer de ne pas trop tarder pour ne pas être en retard pour les suivants.

Je ne parle pas du téléphone car je n'y réponds que si j'ai les 2 mains libres. Enlever mes gants pour ouvrir la porte oui mais pour un combiné avec répondeur non. Je pourrais aussi les garder et en mettre plein l'appareil et la porte, mais rien que l'idée d'avoir mes gants contre mon oreille ou mes cheveux me perturbe (c'est dur de survivre aux cours de bactériologie) (mon titulaire ne semble pas dérangé lui). 

Parfois j'ai envie de pousser le patient qui est venu un peu en avance (à 2 minutes près mon patient se rinçait la bouche et j'étais plus disposée à le lâcher) mais qui ne se bouge pas assez vite pour s'installer en salle d'attente (c'est dur de lui faire le coup du couloir de métro et de l'escalader pour le doubler).

Je peste contre le coursier qui attend que je sois enfermée dans les toilettes pour sonner. J'ai toujours peur qu'il parte si je le laisse attendre trop longtemps mais en même temps je veux me laver les mains et bien les sécher (rappel si on ne sèche pas ses mains, le lavage est inefficace)(et en plus on met de l'eau partout)(ma vie est difficile je sais).

Les rendez-vous suivants et les coursiers ça se cale encore facilement en comparaison avec le voisin qui passe. Ce dernier si il veut un rendez-vous nécessite un peu de temps et d'attention (pour ne pas trop se sentir poussé à la porte), voire de la patience si il n'est jamais venu mais ne sait pas quand il est disponible/ parler français correctement/ a un dossier à créer et un nom à rallonge ... Là on a envie de se tuer car on sait qu'à peine réinstallé au fauteuil on devra se relever pour ouvrir à un patient attendu.

Mention spéciale du jury pour le "patient qui est censé passer" mais pas à un horaire précis. On sait qu'on doit l'attendre (mission généralement donnée par le titulaire) car il doit déposer un gros montant en liquide (et forcément il ne peut jamais passer un autre jour que celui où je suis seule)(il ne peut pas non plus déposer l'enveloppe dans la boîte aux lettres). Cette personne ne vient jamais quand je m'ennuie à mourir mais toujours en plein rush (loi de Murphy).

N'oublions pas ceux qui me prennent pour l'assistante du titulaire et me parlent de leur devis ou autres traitements en cours dont je n'ai jamais entendu parler, et qui veulent une réponse là tout de suite alors que je suis pressée.

Je rêve de me téléporter mais en attendant je cours dans les couloirs.





mercredi 9 octobre 2013

Doit-on dauber sur ses confrères ?

C'est de l'ordre du quotidien de recevoir des patients qui viennent "d'ailleurs" et qui consultent parce qu'ils ne sont pas contents de leurs soins et de leurs prothèses. Forcement on a envie de leur dire et on leur dit de voir avec leur précédent praticien. Souvent ils ne peuvent pas, il est parti loin, il a pris sa retraite, il est décédé, parfois ils ne veulent pas y retourner.

Dans tous les cas c'est délicat de "reprendre" un patient, de lui redonner la confiance perdue, de comprendre pourquoi ça n'a pas marché avant.

On passe toujours après quelqu'un, les patients "vierges" du dentiste sont rares. Dans ces cas-là c'est à nous de pas les traumatiser

On rencontre différents cas de figures :

- le  gourou qui faisait et obtenait tout de ses patients. Qui leur faisait croire que s'il se mordait la joue c'est qu'elle est trop grosse alors que l'appareil est mal réglé (et que seules 2 dents touchaient). Qui arrivait à faire signer des devis mirobolants et des dépassements d'honoraires à des patients CMU. Qui te couronnait toute une arcade pour remplacer 2 dents ... Le pire reste que ses patients l'adorent et le regrettent alors qu'il agissait d'abord dans son propre intérêt (se remplir les poches), la preuve suprême il ne donne jamais de rendez-vous de contrôle, une fois le devis terminé vous n'existez plus.

- l'obsolète qui ne s'est jamais renouvelé, qui utilise des matériaux interdits voire périmés, qui a un poupinel tout pourrave en guise de stérilisateur, qui a le même insert à détartrer pour toute la journée (et qui ne le nettoie même pas entre chaque patient), voire bonus qui a son chien dans son cabinet qui vient traîner sa truffe contre les patients.

- le dentiste des adultes qui "ne fait pas les enfants" et qui dit à leurs parents que les dents de lait cariées tomberont (alors qu'elles sont loin de bouger et qu'elles menacent de se rebeller en grosse infection).

- le pragmatique qui ne fait pas les "soins pas rentables" et qui commence par faire le devis de la couronne avant de soulager la dent. Son avantage c'est qu'il sélectionne les patients solvables donc les mécontents (et les "pauvres")c'est pour bibi.

- le catégorique qui ne fait pas les CMU mais qui trouve un moyen détourné pour les éviter (un rendez-vous dans 3 mois pour une douleur).

- l’intéressé qui fait les CMU mais uniquement la prothèse avec des soins bâclés voire inexistants, de toute façon c'est la sécu qui paye si il faut refaire dans 2 ans et c'est bien connu les CMUs ont une hygiène dégueulasse (et pas entretenue telle quelle par des dentistes peu scrupuleux).

- le peu scrupuleux qui a "couronné" toute la bouche d'un patient mais qui est parti en vacances quand tout se casse la gueule alors que c'était prévisible depuis le début que ça ne tiendrait pas même pour "une somme astronomique " (l'os se fout de l'argent, quand y en a plus, y en a plus encore).

- l'anti-prévention qui ne dit pas à son patient qu'il soigne depuis 15 ans qu'il a une maladie parodontale chronique (gros problèmes de gencives) et qu'il va perdre ses dents si il n'a pas un vrai détartrage et qui laisse le patient dans la nature sans lui expliquer qu'il faut qu'il se fasse suivre régulièrement.

- le blindé de l'agenda qui voit les patients au quart d'heure, qui fait passer ceux qui travaillent à la demi-heure pour des feignasses mais qui n'est foutu de détartrer des molaires (oui un détartrage ça suppose de passer sur toutes les dents pas uniquement les incisives mandibulaires).

- le mise en danger de la vie d'autrui qui laisse des débris de racines à extraire en bouche chez un patient qui doit se faire opérer d'une prothèse de hanche et qui dit au patient tout va bien, tout ça parce qu'il est sous kardégic alors qu'il a de quoi faire une hémostase complète au cabinet (sutures comprises).

- le dépassé, qui continue de prescrire les mauvaises molécules et qui fait empirer la situation plutôt que de soulager.

- le bricoleur qui veut conserver des dents inconservables, ou faire plaisir au patient en temporisant en le laissant croire que toute solution plus radicale (extraction) ou onéreuse (couronne) serait une pure arnaque de notre part, au final on a une bouche avec des énormes amalgames posés n'importe comment sur n'importe quoi qui cassent les uns après les autres et qu'on ne peut remplacer durablement avec un composite.

- le fâché de l'hygiène, qui ne met ni masque ni gants, ne se lave pas systématiquement les mains entre chaque patient, touche tout avec ses paluches sales, ne décontamine pas son unit, ni ses empreintes ("pff n'importe quoi la jeune" alors qu'il a un produit spécial dans un placard), ni les prothèses qu'il pose ("pourquoi faire ?" bis), voire qui met des gants mais touche tout avec quand même du bébé qui pleure, à la pomme que vous vous apprêtez à croquer en dessert ...

- l'incompétent, qui propose des actes pour lesquels il ne s'est pas formé, uniquement parce que ça rapporte, il pose des implants n'importe comment, il fait de l'orthodontie sans savoir où il va, des gouttières pour le bruxisme qui ne servent à rien, voire des injections d'acide hyaluronique au pif sans connaître l'anatomie des muscles et des tissus, ou encore  des traitements des gencives "miracle" . Quand on sait pas, on le dit, et on adresse.

Liste non exhaustive.

Un confrère peut être tout ça à la fois. Beaucoup n'ont rien de tout ça, mais comme ils travaillent bien, je ne vois jamais leurs patients pour des problèmes.

Le serment nous obligeant à rester confraternels, on ne peut prendre position directement face aux patients, surtout qu'ayant une seule version on ne sait qui croire et à qui se fier. L'esprit déforme souvent quand on est mécontent (surtout quand on consulte en urgence) et on sait qu'un patient qui râle ou se plaint fera pareil pour nous à la moindre erreur.

Et bien sûr n'étant ni Dieu ni la perfection sur terre je suis sûre que certains auraient aussi des choses à me reprocher.



mercredi 2 octobre 2013

Déformation professionnelle



A chaque fois que je croise cette affiche dans les couloirs du métro, je ne vois qu'une seule chose, ou plutôt une seule chose capte toute mon attention et mon regard, la dent du premier enfant qui sourit à gauche.
J'ai beau déconnecter assez facilement du cabinet et des impératifs professionnels les soirs et week-end, autant depuis que j'ai commencé le cursus "dentaire", les dents des "autres" m'arrêtent toujours.

Une cousine qui sourit le jour de son mariage et je m'en rends compte que depuis des années elle a une dent plus courte que les autres et que je ne l'avais jamais remarqué (maintenant même si elle est très jolie je ne vois que ça).

Un premier rencard avec un garçon à l'incisive fracturée à l'horizontale ? Alors qu'il parle, la seule chose que je pense reste "comment a t-il pu passer autant d'années avec cette dent comme ça sans aller consulter un dentiste pour poser un composite ?" puis "est-ce qu'il zozotait avant d'avoir sa dent cassée ou est-ce du fait de la fracture que l'air et la langue passent ?". Autant de questions auxquelles je n'aurais jamais de réponse vu que nous nous sommes jamais revus (la dent n'était pas en cause rassurez-vous).

La caissière du carrefour market a perdu sa couronne provisoire ? Le jeune dans le métro à côté de moi a la bouche pleine de tartre ? Cette dame qui sourit malgré les 5 dents qui lui restent ?

Je ne vois plus les visages dans leur ensemble mais seul le détail qui bloque.

Ça ne m'a jamais empêché de sortir avec des jeunes hommes qui avaient des sourires imparfaits (je trouve ça craquant les diastèmes). 

Ne croyez pas non plus que je suis la seule dans ce cas, mes amis orthodontistes ont la même déformation et arrivent à diagnostiquer qui a une mâchoire trop ou pas assez avancée en 1 seconde, d'autres voient si les dents en bouche sont vraies ou fausses. C'est parfois un jeu même quand on regarde la télé. 

Au sujet de l'affiche, j'ai compris que je n'étais pas dingue quand MrCarie m'a dit "il a pas un problème le gamin avec sa dent ?". "Si si en fait il a une mâchoire trop petite, il lui faudrait un appareil dentaire, du coup la canine n'a pas de place et sort au niveau de la gencive". "Ah pardon tu voulais pas mon avis pro ...".
Une erreur est survenue dans ce gadget