mercredi 27 novembre 2013

Lunatique

Qui est fantasque et capricieux.


C'est parfois dur de rester stoïque quand on voit des patients désespérants mais c'est aussi difficile de mettre fin à une séance quand on adore le patient et qu'on a envie de rester discuter avec lui.

Généralement comme je suis timide, et que j'ai toujours peur qu'on me juge pour inexpérience et inaptitude, je suis assez réservée au premier rendez-vous. J’esquisse des sourires quand même mais j'essaie de faire pro pour faire oublier mon jeune âge (surtout auprès des personnes âgées et des mères de famille). Au cours de la séance, mon visage s'ouvre plus et je suis toujours plus souriante à la fin.


  • Il y a ces patients que je n'ai jamais vu mais dont j'ai lu le dossier, si je vois qu'il alterne rendez-vous manqués et excusés, je suis sur la défensive, prête à bondir à la moindre remarque désobligeante. Ce que je ne fais pas finalement car je maîtrise ma colère mais mes yeux me trahissent beaucoup et là je fais le regard n°78 (celui de l'exaspération). Je reste sympathique car on m'a appris à respecter les cons mais qu'ils n’espèrent pas glaner un rendez-vous en urgence un samedi ou le soir. Je les soigne le mieux que je peux (moins tu aimes quelqu'un moins tu aimes le voir revenir et surtout mécontent) et au revoir.


  • Il y a celui que j'évite parce qu'il me cherche mon regard et cela devient lourd. Et qui doit se rendre compte au sourire béat devant le patient suivant qu'il devrait changer son comportement, voire son style vestimentaire si il veut avoir une chance (en même temps passer avant un FILF c'est dur pour tout le monde).



  • Il y a celui que je n'aime pas car il dégueulasse les chiottes en fin de journée, et je suis bonne à chaque fois (c'est le cas de le dire) pour tout passer à la javel. Qu'on ait des problèmes intestinaux je conçois, mais qu'on ne sache pas rendre les toilettes dans un état potable c'est inexcusable pour moi maniaque de l'hygiène (et sujette aux nausées qui plus est).



  • Il y a celui que j'ai envie de secouer car il arrive en retard et nonchalant mais qui me désarme par sa douleur (ou sa pauvreté), alors que j'étais prête à lui crier dessus, je me ravise et le soulage même si il me reste peu de temps.



  • Il y a celui qui annule son rendez-vous au dernier moment, alors qu'il aurait pu appeler la veille et que j'aurais pu rester chez moi une heure de plus à dormir. Mais dont le sourire et la gentillesse suffisent à le pardonner (le fameux FILF toujours lui).



  • Il y a celle qui devait revenir il y a 6 mois finir sa dent mais qui ne l'a pas fait, que j'essaie de croire sur parole mais en laquelle j'ai un peu de mal à m'investir. On avance pas, on avancera jamais mais à qui la faute ?



  • Il y a celui que j'aurais pu virer déjà 2 ou 3 fois à cause de ses retards systématiques. Il persiste à vouloir  venir ici alors qu'il habite à l'autre bout du 93, il persiste à ne pas prévoir de venir en avance pour contrer les bouchons. Mais il a une bouche dans un état pitoyable. Et ça me désole de laisser tomber. Mon côté humanitaire/grandes causes perdues sans aucun doute. Alors je lui laisse une chance inlassablement. (Jusqu'à quand ?)



  • Il y a celui dont j'ai envie de baffer la mère car finalement c'est elle qui ne prévient pas quand il ne peut pas venir, mais qui retrouve le numéro de téléphone quand il a mal, elle qui doit prendre rendez-vous avec un orthodontiste, mais qui va sûrement se réveiller dans 4 ans, quand il aura 16 ans et que ce ne sera plus remboursé et encore plus cher, elle qui laisse les dents avec des pansements provisoires pendant des mois alors que je me suis enquillée 1 traitement canalaire sur chacune de ses premières molaires. Mais lui est attachant et il n'y est pour rien. Ça me désespère juste de me battre contre des portes ouvertes, de vouloir sauver des dents que certains auraient extrait, de vouloir sauvegarder pour lui donner une chance quand il sera majeur mais de dépendre de la motivation irrégulière de sa mère.


Finalement c'est ça aussi être humaine, essayer d'être empathique et bienveillante tout en ayant des réserves, des patients adorés et d'autres craints voire détestés, tenter de tous les soigner de façon identique en s'adaptant en étant plus ou moins agréable.



jeudi 21 novembre 2013

Mon tout tout premier patient



J'ai encore en tête le nom du tout premier patient que j'ai eu sur le fauteuil.

C'était à la fac, en 4ème année (les 2 années précédentes on ne touche que le "fantôme" ou simulateur), un vendredi après-midi pendant ma vacation d'urgence. 

Quand on est externe en service hospitalier, il faut d'abord "trouver" les patients. c'est à dire qu'on a des vacations, des objectifs à remplir mais quand on commence le "carnet de rendez-vous" est vide. La première option est de se ruer sur la liste des patients en attente (comme on se ruerait sur la dernière tablette à -50% un jour de soldes). Forcément quand une promo entière s'y met il ne reste pas grand chose à se mettre sous la dent. 

En gros on est des petits nouveaux, il nous faut des cas simples, des détartrages, des caries, des traitements canalaires (mais pas que des molaires si c'est possible), des couronnes et des stellites à poser.

Dans la liste d'attente tous les "cas sympas" ont déjà été attribués, ceux qui restent sont un peu les cas désespérants ceux dont on sait d'avance qu'on va passer les 3 prochaines années dessus (il est illusoire de croire qu'on peut poser une couronne en 3 semaines comme au cabinet, le moindre truc demandant l'aval des "profs" prend des semaines ...).

On se rabat donc sur la deuxième option (une fois qu'on est remontés jusqu'au mois de janvier précédent  pour trouver la perle rare). On ne fait pas de rabattage dans la rue non, on attend les urgences. Et heureusement (pour nous) il y a toujours du monde (pas du beau, juste les rejetés de tous les cabinets de la ville, ceux qui pensent que c'est moins cher et ceux qui ont vu de la lumière).

C'est mon tour de prendre un patient, ma binôme m'assiste.

Voilà donc Nadine P, quarantenaire pas super aimable (même si contente de se voir soulagée avant de partir en week-end).

Elle a une très grosse carie sur une molaire maxillaire (mâchoire supérieure). Forcément je ne pouvais pas commencer par une prémolaire. Je sais d'avance que je vais devoir me taper faire le traitement canalaire. 

Je sais qu'il faut anesthésier. Je sais comment en théorie. En pratique on ne l'a fait qu'une fois sur un être vivant en TP (et encore c'était moi le cobaye). 

La binôme va faire la queue pour me ramener l'assistant de la vacation. Si attendre le prof donnait des points, on aurait tous été validés au bout d'un mois.

Parce que la première fois qu'on anesthésie un patient, on est censé appeler un prof pour qu'il nous dise si c'est bien. (Meilleur moyen de faire flipper le patient sur le fauteuil).

Comme ce n'était pas non plus sorcier (et qu'il n'y a pas 36 manières de faire une injection pour une molaire maxillaire), j'y suis allée seule avec ma binôme qui me regardait avec les yeux brillants se disant que j'étais soit folle soit carrément couillue de faire croire que j'avais fait ça toute ma vie.

J'ai essayé de ne pas trembler, j'ai pris appui sur sa joue et j'y suis allée.

Nadine n'a pas eu mal et j'ai pu nettoyer sa carie, puis lui mettre un magnifique pansement (le premier d'une longue série à la gloire du fabricant du cavit).

Je lui ai redonné rendez-vous pour le lundi suivant (emploi du temps vide + envie d'engranger les points = grosse liesse).

Elle est revenue et face à la lenteur du processus (elle n'avait pas compris qu'en service hospitalier tout est long et que sa dent elle ne serait jamais finie en moins de 3 heures), elle a dit qu'elle voulait être soignée par un 4ème année pensant que j'étais en 1ère (sachant qu'en 1ère année tu n'as même pas passé le concours donc tu es loin de toucher un patient).

Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.

Mais parfois je pense à toi Nadine.



vendredi 15 novembre 2013

Savoir dire oui

Je pense que je suis restée bloquée à mon terrible two, et que je dis Non à tout même quand on s'attend à ce que je réponde oui. 

Quand on me pose une question, ma première réaction est de dire "Non mais ça dépend", et pas d'accepter et de négocier après. (On a dû trop souvent me faire le coup du "T'avais dit oui").

Je passe pour une fille et une dentiste chiante (car oui cette capacité à dire non ne ne conjugue pas seulement au cabinet).

Je suis plus aimable qu'une porte de prison, mais quand je décide quelque chose c'est dur de me faire changer d'avis (mode têtue on).

Les Non les plus simples à formuler :

- Tu veux un arrêt de travail injustifié, double non, je n'en fais pas (et ne sais pas les remplir), et en plus je n'ai jamais vu un cas réel où il serait adéquat d'en faire un (surtout pour 1 semaine).

- Tu veux du lexomil car ton médecin a oublié de le noter sur l'ordonnance, c'est dommage je n'en prescris pas (pour le coup la pharmacie ne le délivrera pas, à part si elle est véreuse, car ce n'est pas dans la liste des médicaments de la sphère orale). (Sinon je me prescrirais ma pilule tu penses bien).

-Tu veux que je passe la carte vitale du mec du 5ème car il a la CMU, mais tu peux dire à tous tes copains que ça marche pas avec moi. Je m'offre de la tranquillité en plus.

-Tu veux du doliprane car tu ne connais pas le paracétamol ? Mon logiciel est bête et il ne connaît que le paracétamol alors tu verras avec le pharmacien, hein ?

-Tu finis le boulot à 19h et tu ne peux pas venir le samedi parce que tu dors le matin ? C'est bien dommage !

- Tu veux que je te cale entre 2 patients. Non, ça ne prend jamais 5 minutes. Surtout si tu n'es jamais venu. Surtout si tu as mal.

- Tu veux un rendez-vous rapidement mais le prochain à 15h ça va pas, "vous avez pas 15h30 plutôt ?". Je croyais que c'était urgent ?

- Tu veux payer ta prothèse en cash en 15 fois si ça te chante. Que mon titulaire accepte c'est son problème (surtout quand il doit recompter les enveloppes de billets et qu'il manque 600 euros au total). Mais en ce qui me concerne c'est non. Si tu ne peux pas me laisser 3 chèques à déposer à date fixe ou payer en une fois, je ne préfère rien commencer. Oui même si t'es prêt à me lâcher 3000 euros.

Les Non que j'enrobe un peu plus:

-Tu veux refaire ton sourire mais en gardant des chicots pourris derrière. Comment dire ? Déjà je suis une maniaque de la propreté, les bouts de racines qui se baladent ça jure un peu. Et en plus c'est comme rouler en BMW mais manger des pâtes tous les soirs, y a tromperie non ?

- Tu veux que je blanchisse tes dents alors que tu fumes comme un pompier et que tu ne veux pas de détartrage ? Faudrait déjà revoir la base, l'hygiène de vie.

- Tu veux les mêmes dents que la voisine. Sauf que c'est comme la coupe de cheveux que l'on veut copier, chacun est différent et on est pas tous égaux.

- Tu veux enlever toutes tes dents parce qu'elles font mal. Tu ne penses pas à comment les remplacer ensuite. Moi je sais ce que ça implique alors laisse-moi te proposer une alternative (les traitements canalaires ça existe).

- Tu as juste une dent à extraire. En vrai je suis capable de le faire. Sauf que je vois que tu es chiant, que tu vas m'énerver tout le long entre les questions, l'anesthésie qui est amère, les bruits que tu entends. Alors j'adresse. 33,44 euros ça ne vaut pas 30 minutes d'emmerdement.

- Tu veux planifier 3 rendez-vous la même semaine. Sauf qu'il n'y a aucune urgence, à part la tienne de retrouver une bouche saine après des années de perdition. J'aime bien garder des créneaux pour des urgences éventuelles ou des nouvelles consultations. J'ai en horreur ces emplois du temps surchargé qui te donnent l'impression d'avoir plein de patients alors qu'en fait le même schéma, les mêmes enchaînements de patients s'affichent sur plusieurs semaines. Certes en région parisienne, un planning n'est jamais plein à 2 mois et on a la liberté de pouvoir redonner un rendez-vous rapidement, mais bloquer trop de rendez-vous ça engorge toujours le système.

Les Non mauvaise foi :

- Tu veux un rendez-vous ce soir sauf que tu n'es jamais venu avant et que moi j'ai prévu de rentrer plus tôt pour aller au ciné. "Ah non ce soir c'est impossible".

Et tous les "Non" qui impliquent un rendez-vous non urgent câlé un vendredi soir à 18h30 ou un samedi à 9h. La place est libre, je le sais, l'assistante le sait mais elle n'est dispo que sous certaines conditions. Ce n'est pas bien, mais va expliquer au patient que tu veux te lever 30 minutes plus tard, ou profiter un peu plus de MrCarie (au lieu de partir tôt au lit tandis qu'il fait sa vie, et se lever sans se croiser).



mercredi 6 novembre 2013

A quoi pense le dentiste quand un patient ne vient pas ?

Option 1; le patient qui nous plante est le premier de la matinée ...

- Pu**** quand je pense que j'aurais pu dormir encore 30 min/ que j'aurais pu boire ma tasse de thé sans me brûler la gorge/ que j'aurais pu étendre le linge / que j'aurais pu faire un câlin sans dire à MrCarie "je peux pas je suis pressée".

- La prochaine fois qu'il veut un rendez-vous lui c'est pas la peine.

- Bon en même temps si j'étais partie 30 minutes après, j'aurais pas eu mon direct matin dans le métro.

- Là au moins je peux faire ma tournée de blogs tranquillement.

- Mais du coup, j'aurais plus rien à lire ce midi (je ne suis jamais contente je sais).

Option 2; c'est en plein milieu de la journée ...

- Je mange, je mange pas ? Ça se trouve il va arriver quand j'aurais le sandwich entre les dents et du saint-morêt plein les espaces inter-dentaire (ça colle ça devrait être interdit). ( Marche aussi avec la pause goûter).

- Je passerais bien l'aspi mais si il arrive, je vais être encore plus en retard.

- Du coup j'attends, heureusement y a twitter pour m'occuper.

- Si il avait prévenu, j'aurais pu garder le patient précédent plus longtemps. Si j'avais su !

- Ou prendre cette urgence au lieu de la caler dans 2 jours.

- Bon du coup j'ai pas passé l'aspi et j'ai rien fait pendant une demi-heure.

- Ah en fait il avait prévenu, c'est juste que personne n'a écouté le répondeur ...

Option 3; c'est le dernier patient de la journée ...

- Bon bah je vais commencer à ranger.

-Tiens je fais la télétransmission aussi tant qu'on y'est, on sait jamais.

- Je ferme les volets ?

- Bon là ça fait déjà 10 minutes, si il vient ça va être short pour aller chercher le pain.

- Dans un sens, ça m'arrange, je voulais passer chez monop' en sortant. J'espère qu'il ne va pas venir

- Allez 15 minutes, je remballe tout.

-J'éteins le lumière, j'ai pas envie qu'il voie qu'il y a quelqu'un et qu'il essaie de rentrer.

- Tant pis pour lui si il arrive en retard, on est fermés !




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