samedi 29 mars 2014

Prends patience !

Au service hospitalier dentaire mieux vaut ne pas être trop pressé. 

Dans un premier temps, il faut prendre rendez-vous en première consultation. Si en plus on demande un enseignant pour un problème plus poussé on attend bien 3 à 6 mois en plus (même avec la lettre d'un confrère). Ou alors il faut venir aux urgences et essayer de trouver le bon créneau pour ne pas attendre 4 heures ou  pour ne pas se faire refouler à l'entrée. Pour éviter que des patients errent en salle d'attente quand la vacation est terminée (ou pour que tout le monde mange plutôt), on ferme les entrées 1 h avant. Au sens propre comme au figuré. La porte principale est fermée avec une chaîne et on ne peut rentrer (ou sortir) que par une porte à l'arrière. Et pour rentrer il faut montrer blouse blanche .

Dans un second temps, une fois le premier contact établi il faut que le cas intéresse les étudiants. En gros si c'est un enfant calme et mignon qui a besoin de soins pas trop compliqués (des scellements de sillons et une carie sur dent de lait) et surtout d'un diagnostic pour un traitement orthodontique, il a toutes les chances d'être rappelé (oui on rappelle les patients, pour leur dire qu'ils ont été choisis !!!). Si c'est un petit monstre, il faudra qu'il attende un étudiant bien désespéré de ne pas avoir assez de points en module de pédodontie. Si il a des problèmes particuliers (handicap, grosse phobie), il sera adressé aux soins avec MEOPA mais devra attendre aussi. 
On classe les adultes en 2 catégories, les cas sympas où t'as de la prothèse à faire et pas trop de soins et les cas pourris où tu sais que tu n'auras jamais fini. Et qui seront appelés par les étudiants désespérés ...

Bref mieux vaut avoir le temps. Surtout que ce n'est que le début. Ensuite il faut faire un plan de traitement et le faire valider par l'enseignant qui encadre la vacation. Mais d'abord il faudra finir les soins. Donc faire venir le patient plusieurs fois (= plusieurs semaines) pour avancer. Ensuite il faudra que la lune soit alignée avec Jupiter pour que l'enseignant qui a donné son accord pour le plan de traitement soit là à la séance suivante, sinon il faudra demander l'avis à un autre encadrant qui risque d'être totalement différent ou juste assez pour faire perdre la séance à rerédiger. Parfois l'enseignant sera présent mais recevra ses patients sur la vacation et il faudra s'agglutiner avec le reste des camardes devant sa porte à attendre qu'elle s'ouvre. Parfois il sera juste au téléphone et il faudra attendre qu'il termine sa conversation passionnante avec en prime ce regard exaspéré "qu'est-ce qu'il me veut celui-là ? " (c'est là que tu'apprends à faire des sourires hypocrites  qui veulent dire moi aussi je me fous de toi). Parfois il aura plus important à faire comme finir son croissant au beurre et son café.

En résumé la patience est une qualité requise pour l'étudiant si il ne veut pas finir à l'asile (à côté faire la queue pour Burger King ce n'est rien) et pour le patient qui va être abandonné plusieurs fois dans la séance. Croyez-vous que nous pourrions nous lancer sans avoir l'aval du supérieur ? Non toute anticipation ou tentative d'accélération sera annihilée par un regard désapprobateur ou une remarque cinglante lancée devant tes camardes qui attendent aussi. "Qui  t'as dit de faire ça ???" A force d'attendre tu connais tous les patients de la vacation , pour la bonne raison que tels des moutons de panurge on suit tranquillement et surtout docilement le berger entre chaque box. Pendant ce temps ton patient est tout seul dans ton box à s'ennuyer (à mon époque il n'y avait pas de smartphones). 

Inutile de dire qu'il rumine le patient, à se dire "moi qui pensais faire des économies". Entre les RTT posées, les aller-retours en voiture, il est plus que perdant.

A la fin on préfère en rire mais même pour une simple couronne, on ne sait pas si l'année suffira. L'année !!! 
J'ai suivi certains de mes patients sur mes 3 années d'externat, j'ai réussi à en finir certains en 6 mois et je ne sais plus comment. Je me rappelle de cette patiente qui voulait un nouveau sourire pour le mariage de sa fille et qui a eu des provisoires sur les photos. Quand on part (enfin !) en fin de sixième année, on doit faire le relais pour les patients non terminés, leur trouver un camarde qui pourra finir tout en sachant qu'il faudra que leurs emplois du temps respectifs concordent ('on ne travaille pas tous sur les mêmes vacations donc avec les mêmes enseignants).

La seule chose qu'on ne pourra pas nous reprocher c'est la qualité finale, à force de vérifications, d'ajustements, de contrôle et d'exigence, le jour où c'est vraiment fini c'est  vraiment parfait. 

jeudi 20 mars 2014

Et toi t'extraies des dents de sagesse ?

Je suis obligée de pratiquer la plupart des actes peu rémunérateurs mais quand il s'agit de la chirurgie je n'hésite pas à déléguer.

Si je pouvais et surtout si mes patients avaient les moyens de payer un traitement canalaire haute qualité fait sous microscope par un endodontiste, je les enverrais. Mais dans mon 93, et dans ma patientèle payer un acte avec un tel dépassement ce n'est pas imaginable. Je veux dire ils ne font déjà pas la prothèse pourtant nécessaire, pourquoi payer 300 euros le canal au lieu de 20-30 euros remboursés. Ça nous donne envie que la sécu se bouge et revalorise à ce tarif les traitements pour qu'on y passe plus de temps, qu'on ne les bâcle pas en pensant à la rentabilité. 300 euros le canal c'est peut-être excessif, mais déjà 300 euros un traitement canalaire au lieu de 46 et des bananes pour une prémolaire ça nous changerait nos journées. A ce tarif on pourrait enfin baisser notre marge sur la prothèse parce qu'on aurait enfin plus l'impression de travailler à perte 80% du temps.

Je connais des confrères parisiens (mais il doit y en avoir chez ces bâtards de Bordeaux) qui ont une patientèle tellement hype/aisée qu'ils ne font plus que le "rentable", prothèse et pose d'implants. Même pas sûre qu'ils aient tous une collaboratrice pour "les petits soins" ou "les petits enfants".

Bah oui les enfants, pourquoi tout le monde les rejette au service hospitalier ou aux centres mutualistes ? Je veux dire c'est mignon un enfant. Sauf quand ça crie. Mais est-ce qu'ils crient et pleurent tant que ça ? Pas chez moi. Certains oui mais pas la majorité. La plupart j'ai envie de les kidnapper, de les habiller en zara mini tellement ils sont sages. (Ne vous inquiétez pas aucun enfant n'a été maltraité pour cet article). Mais ce n'est pas rentable de soigner des enfants. A part de leur combler les sillons de leurs molaires définitives en 5 minutes. La pédodontie c'est le top des actes à perte, où t'as limite envie de leur dire "non y a pas de caries, circulez" tellement tu sais que la séance suivante ce sera une pure perte d'argent et de temps pour toi. Mais je me raisonne toujours, en pensant à leur avenir et à ma mission de service public (mode dentiste humaniste on).

Mais la chirurgie je n'hésite pas.

Pourquoi se priver d'adresser certaines extractions difficiles à un stomatologue alors que lui (oui j'ai rarement vu d'elle) a un plateau technique optimal pour ça, une assistante au fauteuil, la maîtrise suffisante pour les  faire avec la même aisance que si il cueillait des carottes, et surtout une cotation plus intéressante ?

Dans chirurgien-dentiste, il y a le mot chirurgien mais cette partie ne m'intéresse pas, faire des lambeaux, décoller, cureter, déplacer, pourquoi faire ? La spécialisation chirurgie buccale n'est pas reconnue, les cotations sont dérisoires (à l'image du reste) et vu le peu de patients en nécessitant je ne vois pas l'intérêt de me forcer.

J'extraie des dents, mais ça ne constitue pas la majorité de mon exercice, souvent elles tiennent tellement peu que je les ai juste aidées à disparaître un peu plus tôt, parfois elles s'accrochent et sont de petits challenges que j'aime relever. Rarement je n'arrive pas à les sortir et je fais un courrier. Parfois le patient a l'air tellement stressé/énervé/énervant/dangereux que j'adresse. Rarement pour des problèmes type "je prends du plavix/previscan", ça je gère. Ce qui me fait plus peur c'est les dents qui n'ont pas l'air dures à extraire mais qui seront dures à anesthésier car le terrain est enflammé, le patient râlera, voire sera violent car il ne comprendra pas pourquoi "il sent" alors qu'il n'a pas mal (rarement des femmes d'ailleurs, surtout celles qui ont accouché sous péridurale). Je me suis "embrouillée" avec plusieurs "gars" pour ça, maintenant je me protège et je me méfie (quand on menace de te frapper alors que tu es seule t'as pas trop envie ...).

Je ne pratique jamais certaines dents, les dents de sagesse sous muqueuses voire incluses dans l'os (celles qu'on ne voit qu'à la radio), celles dont je n'ai aucun accès direct, aucune vision, une ouverture buccale limitée, celles dont je sais que mon temps/attention/stress/retard probable ne vaut pas les 33,44 euros (ou attention promo la 2ème est à moitié prix !) (non ce n'est pas une blague) que j'aurais à la fin. Surtout celles-là en fait. si on me "donnait" 150 euros pour extraire une dent je suis persuadée que je les ferais toutes.

Heureusement je connais de très bons stomatologues qui eux s'éclatent à pratiquer ces interventions. 


vendredi 14 mars 2014

Evolution

Un dimanche midi attablée avec 3 consœurs et amies et comme il est de mise dans ces moments-là, on a surtout parlé boulot. Ou du moins elles. Parfois je me dis que je préférais cette époque où on taillait nos mecs ou on déprimait parce qu'on n'en avait pas.

Maintenant les problèmes sont tout autres, reprendre un cabinet, s'associer, s'installer mais où ?

J'ai gardé mes pensées pour moi et mes véritables intentions du moment. Actuellement je suis bien dans mon cabinet, mais je suis si bien parce que justement on ne me presse pour m'associer, reprendre à la retraite, on ne me demande pas de vision sur 5-10-20 ans. Non pas que j'ai peur de me projeter, mais ma vision de l'avenir c'est celle de la famille ricorée prenant son petit-déjeuner dans une maison à la campagne avec des enfants qui courent partout (vision à laquelle on pourrait ajouter la publicité mixa bébé ou soupline).

Donc quand on me parle d'avenir, je ne pense pas au cabinet, je pense à agrandir la famille.

Bien sûr rien n'interdit d'être sur les 2 fronts mais je me vois mal investir pile au moment où je vais devoir baisser ou adapter mon activité. Sans matelas confortable, il est dur de se lancer (même quand le conjoint nous supporte) avec tout le stress que cela implique (gérer les factures, les emprunts, la nounou ...).

C'est difficile de se dire que parfois on est à un croisement de chemin, qu'on quitte la voie principale pour essayer un itinéraire bis. Mettre entre parenthèses le professionnel (sans pour autant s'arrêter), pour construire au niveau personnel.

Après il y a toujours ces exemples parfaits de celles qui ont épousé un dentiste (donc qui ont créé ensemble et qui peuvent partir en congés mat' sans craintes), celles qui ont acheté très tôt et qui retombent sur leurs pattes avant le mariage, celles qui mènent tout de front (mais qui ont une place en crèche et la famille à portée de main).

Quand on est dentiste si on veut dire qu'on a réussi sa vie, il faut avoir le plus beau cabinet avec le meilleur fauteuil (et le meilleur chiffre d'affaires), compétition à laquelle je ne veux(peux) pas participer, ce qui a le plus de valeur étant la façon dont je soigne mes patients même si ce n'est souvent pas rentable.

Bon j'avoue sur les 3, 2 sont célibataires donc niveau construction je comprends que ça les titille (le fameux cap des 30 ans, j'ai rien fait j'ai raté ma vie), et la 3 ème est mariée à un orthodontiste (donc vive le matelas).

Donc je fais celle qui n'avance pas alors que je fais un pas de géant de l'autre côté. 

vendredi 7 mars 2014

Relais H

En entrant j'en ai vu certains attablés au relais H, ça m'a rappelé tous ces midis où on avait que 30 minutes pour manger  avant de courir pour retourner en cours.  Je me souviens des sandwichs que j'ai tous essayé même celui au thon-mayo qui n'était pas fameux. Je me rappelle de ma tante qui m'avait dit que ce n'était pas équilibré et donc dangereux pour mon poids. J'étais passée alors  aux salades qui était bien plus chères. Je ne prenais pas de dessert, pas le temps. Je ne prenais pas de bouteille d'eau non plus. Je buvais l'eau du robinet dans mon box. Une prof m'avait dit "c'est bien si il y a une épidémie de légionellose tu seras immunisée". Le lendemain j'avais ramené ma petite bouteille d'eau personnelle. Un jour on a eu plus de temps (ou plus cours l'après-midi) et on est allés manger au self du personnel.

On est là dans cette salle d'attente qui ne semble jamais se désemplir. Chacun sursaute quand un nouveau nom de famille est prononcé. L'heure du rendez-vous est dépassé, un ballet de blouses blanches, roses, vertes voire bleues défile. Pourquoi j'attends ? Combien de personnes devant moi encore ?

De l'autre côté, les soignants marchent, ne s'arrêtent que pour saluer leurs collègues, regardant à peine la foule qui attend. Parfois ils discutent brièvement entre eux, se racontent leur journée de la veille. Je me souviens du camarade qui a oublié que quand l'on est avec un patient on s'abstient de certaines questions de type "t'es rentré comment hier ? t'as vomi ? non parce que qu'est-ce que tu t'es mis !!!". 

Le patient a rendez-vous à 13h, on a appelé 10 fois son nom en salle d'attente et personne ne répond pas, alors on attend avec les filles de l'accueil. Puis on se fait enquiquiner par un cadre qui nous dit de ne pas poireauter là  devant les patients qui ne comprennent pas pourquoi on ne les prend pas. Alors on se cache un peu plus bas avec un autre camarde qui s'est pris un lapin. Parfois on est de vacation d'urgences et on attend que le patient du dernier arrivé soit enregistré. Le dossier est là dans ta main et c'est le grand moment de solitude. Celui où tu dois prononcer un nom que tu vas écorcher ou tu devras t'empêcher de rigoler tellement c'est une blague (mention spéciale pour le petit "Will Smith" 5 ans ). tu vas scruter toute la salle d'attente en espérant voir quelqu'un se manifester, en retour tout le monde va te dévisager comme si tu étais folle ou demeurée ou insignifiante ou juste t'ignorer ce qui est pire finalement. Puis tu vas attendre à nouveau et recrier le nom si toutefois il était sourd. Et c'est l'instant que va choisir ce patient qui tu le sais est suivi par  Martin qui te demande "où qu'il est l'autre ?". Mais tu n'en sais rien tu n'es pas les renseignements. 

Un homme se lève, interrompt une infirmière dans sa déambulation. De loin je crois entendre un  "puisque vous ne faites rien pourquoi vous ne prenez pas ma femme ?". J'ai envie d'intervenir et de lui dire que ce n'est pas elle qui peut faire la consultation. Mais il ne comprend pas que le jeu n'est pas de passer avec n'importe qui. Chaque blouse a sa fonction. C'est dur à comprendre qu'on est pas tous intervertibles.

Un patient se lève et vient nous trouver mon camarde d'infortune et moi, alors qu'on était tranquillement en train de parler de nos vacances futures ou bien du remplacement je ne sais plus. Il s'est interposé, nous coupant la parole sans s'excuser. "Ça fait 3 heures que j'attends, puisque vous ne faites rien pourquoi vous ne me prenez pas ?".  Va lui expliquer que tu n'es pas de vacation d'urgences et que tu n'as pas de box de libre pour l'examiner ou qu'il doit attendre l'étudiant qui s'occupe de lui d'habitude. Ou que vu ton salaire minable (220 euros par mois en dernière année), tu as le droit à ta pause syndicale. Plus tard le chef de service mettra en place une nouvelle mesure visant à réquisitionner tous les étudiants qui glandent dans les couloirs pour qu'ils prennent les urgences dans des box vides. C'est ce jour-là qu'on a commencé à arrêter de discuter près de la salle d'attente et qu'on est partis discuter dans des endroits plus discrets.


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