vendredi 23 juin 2017

(Ouahad jouj tlata) De la bienveillance et des soins dentaires chez l'enfant

J'ai lu récemment des commentaires sur twitter sur le manque de bienveillance d'une consœur concernant la prise en charge d'un jeune enfant polycarié et je me suis dite que c'était l'occasion rêvée d'écrire ici (pardonnez moi d'avoir laissé cet espace à l'abandon mais l'inspiration me manquait).

Ma façon de prendre en charge les enfants a bien évoluée depuis la sortie de la faculté.
(Vous pouvez relire cet post qui fait un peu froid dans le dos je le concède).

Je suis passée du "il faut soigner l'enfant qu'il soit compliant ou non quitte à le tenir" à "je ne peux pas soigner votre enfant allez voir quelqu'un de plus compétent".

La différence vient bien sur du fait qu'en centre hospitalier vous recevions des familles qui avaient déjà tout tenté et dont nous étions la dernière alternative avant des soins sous anesthésie générale.

En 8 ans j'ai changé en partie parce que je suis moi-même devenue mère.
Je ne suis pas un exemple parfait de bienveillance, comme beaucoup d'enfants de ma génération j'ai été élevée sous la menace d'une fessée, comme beaucoup de parents je m'efforce de ne pas gifler mes enfants même si parfois ça me démange.

J'ai pu lire un "la consultation partait mal si le dentiste dit d'emblée c'est moi qui décide ici".  Si être bienveillant c'est laisser le patient décider de quand et comment il doit recevoir les soins c'est sûr je ne serais jamais bienveillante.

Si le petit patient vient pour un contrôle et refuse d'ouvrir la bouche, je ne vais pas forcer l'ouverture.

Si il ne veut pas s'asseoir sur le fauteuil, même allongé sur sa mère, je ne vais pas l'attacher.

Si il me tape dans mon ventre de 8 mois de grossesse, je ne vais ni le gifler ni l'insulter.

Je commence toujours les soins de la même manière. Ici c'est chez moi, tu as le droit de toucher ce que je t'autorise à toucher mais pas le reste (donc non tu ne vides pas mes tiroirs, non tu ne joues pas avec l'eau, non tu ne touches pas mes fraises ou mes flacons d'eugénol, non tu ne joues pas avec mon siège).

Si je sais que la carie est toute petite je commence sans eau (souvent l'aspiration est une source d'angoisse) sans anesthésie en comptant jusqu'à cinq, et bien sûr je préviens qu'il peut m'arrêter à tout moment si il a mal. 

Si l'enfant se fait en danger pendant le soin (bouge sa tête alors que la turbine tourne ou que j'essaie de l'anesthésier) j'arrête tout.

Parfois je ne mets qu'un pansement temporaire en sachant que ça ne le soulagera que très peu de temps et qu'il faudra tout recommencer.

Souvent le parent supplie l'enfant de "se laisser faire", ou menace d'en parler au père "tu vas voir ce qu'il va te faire". A ce moment qu'est-ce que je suis censée choisir ? Laisser l'enfant se prendre une raclée en rentrant chez lui ou faire un soin de force ? 

Je choisis que ce n'est pas mon problème.

Et là j'ai envie de dire à tout ceux qui pensent que nous sommes des bourreaux que ces parents le sont d'autant plus.  Non seulement je considère que c'est une forme de maltraitance de laisser un gamin de 4 ans avec autant de caries que de dents sans consulter ni se remettre en question, mais en plus ce sont eux qui me supplient de continuer. Qui me disent je le tiens si vous voulez. Qu'ils leur ouvrent la bouche quitte à se faire mordre. Qui sont en larmes de colère à côté de moi quand je dis que je ne peux rien faire de plus.

Pour moi c'est ça la bienveillance, savoir s'arrêter quand on ne peut plus rien espérer.

J'aime bien leur dire que ce soir moi je dormirais bien (ou pas vu que j'ai des enfants en bas âge à la maison) et que ce n'est plus mon souci.

Ici c'est chez moi je décide qui je peux soigner et si je ne peux pas soigner correctement je me réserve le droit d'arrêter.
Ce n'est pas à l'enfant de décider qu'il n'y a plus de carie. Je suis la seule à le savoir. Si l'éviction n'est pas complète le soin ne sera pas correct et la restauration ne va pas tenir et il devra revenir.

Il y a des patients dont j'ai relevé le siège en leur disant partez sans payer (quoique ça ne leur serait pas venu à l'idée de me régler la séance vu que je n'ai rien fait) au bout de 5 minutes.

Il y en a d'autres où j'ai mis 2 ans. Où j'ai commencé avec le petit qui ne parlait pas un mot de français donc qui ne comprenait pas un mot de ce que je disais allongé sur sa mère avec des pansements sur chaque dent. Pansements que je renouvelais réguliérement.
Et puis avec le temps j'ai appris à compter dans sa langue, à lui dire "douleur" dans sa langue. Où j'ai accepté de ne pas compter jusqu'à 5 mais jusqu'à 2 comme il me l'avait demandé.
Et puis un jour cet enfant n'avait plus de pansement en bouche mais que des soins réalisés comme je le voulais en ayant pris un temps fou certes mais avec une telle confiance des parents et de lui qu'il s'installait seul dès le début de la séance sur le fauteuil sans qu'on lui demande.




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